Je me suis souvent demandé pourquoi. Le couloir qui sert de correspondance entre la ligne 5 et la ligne 7bis dans la station Jaurès ne trace pas une ligne droite mais dessine un zigzag assez régulier avec des angles d’environ 150°. Ceci dit, ce n’est pas quelque chose de désagréable, bien au contraire ce rythme réduit légèrement la vitesse de marche et transforme un couloir, qui autrement aurait été très monotone, en une série de « moments ». Chaque tronçon de parcours est perçu de manière isolé, par « petits bouts », et même si (en fin de compte) tous ces tronçons sont pareils (et oui, toujours !), la sensation qui domine c’est celle d’avoir parcouru un chemin plus court – car jamais on ne peut percevoir l’ensemble du trajet.
Ceci est clairement valable pour la grand part des correspondances et parcours dans le métro. Exception faite de quelques longs couloirs en ligne droite, dont la plupart sont souvent aménagés avec un tapis roulant, l’espace du métro reste un espace fragmenté en morceaux, en « bouts de couloir ». Les escaliers sont une variante verticale du même principe. Pareils pour les quais : variante de couloir avec un seul mur, et de même pour les trains, qui ne sont rien d’autre que des « bouts de couloirs », à la queue-leu-leu, et montés sur des roues… Le couloir semble être la base du « programme architectural » du métro.
Voilà donc l’idée, ou plutôt l’intuition, que m’inspiraient les couloirs du métro. Une sensation d’être comme dans un labyrinthe –là où tous les parcours mènent à un même point qui demeure indiscernable. Cette sensation oppressante, peut-être due à ces murs trop proches, ou à cette forme voûtée qui renforce la sensation d’enfermement, ou, peut-être, tout simplement, parce qu’il s’agit d’un couloir, et que les couloirs, comme les lignes parallèles, tendent à l’infini.
Il y avait aussi cette impression d’être dans un lieu qui se déroule comme un tapis au fur et à mesure que l’on avance – un lieu que l’on imagine capable de nous surprendre à chaque angle, et qui, pourtant, reste invariablement le même. Un lieu qui possède une propriété unique, celle d’être parcouru avec un baladeur… Ce n’est pas la même chose de parcourir le tapis roulant de Montparnasse avec U2 ou avec Nusrat Fateh Ali Khan ! En tout cas, que ce soit l’un ou l’autre, la musique transforme le couloir en un lieu cinématographique, très proche des « 100 pas ». Depuis longtemps, quand je longe les couloirs avec mon walk-man, j’imagine systématiquement une séquence filmée, une séquence d’images, de pas, et d’instants.
Finalement, ce constat presque paradoxal que les couloirs du métro sont un lieu très dynamique, qui accueille le mouvement constant et la multitude… d’ailleurs, à certaines heures, et selon l’endroit, cette affluence peut être si forte que le lieu disparaît sous la présence des gens. Et les gens marchent, tout le temps, peut-être parce qu’il s’agit de la seule manière « d’habiter » le couloir. Les rares « sédentaires » (chanteurs, sdf, vendeurs…) appartiennent en quelque sorte au cadre du lieu : ils n’habitent pas le couloir, ils en font partie. Ils s’installent logiquement « en dehors du flux », dans les recoins, les zones de pénombre du mouvement et deviennent une partie de ces limites.
Le projet des cents pas est venu donc par une nécessité d’habiter et de mesurer ce lieu, de l’apprivoiser, de découvrir la « matière » de ces couloirs, un peu comme si on allait faire de la plongée dans le métro. Cent pas, c’est d’abord une mesure. Une mesure de parcours, de distance, de temps. Mais aussi un protocole (comme les duels ou les attentes dans les salles de pas perdus) qui contient le sens de ses propres actes… même si ce sens nous est complètement inconnu. Et puis c’est une démarche, une approche, une contrainte, un exercice.
Bon voyage !
instant 3 from LES 100 PAS on Vimeo.
instant 4 from LES 100 PAS on Vimeo.